Science Publique
Quelle est la raison d’être de Science Publique ?
L’association Science Publique se donne pour but de promouvoir et de favoriser l’intégration médiatique de la pensée scientifique, des méthodes de constitution de savoir qui lui sont afférentes, de ses normes, de ses attendus, de ses conclusions, ainsi que des membres de la communauté scientifique elle-même. Les actions menées par Science Publique sont destinées à tous les publics sans restriction.
Quelles sont les affiliations de Science Publique ?
Science Publique n’est affiliée à aucune entreprise, organisation, gouvernement ou parti politique. Ses activités sont menées en totale indépendance.
Comment Science Publique entend-elle atteindre ses objectifs ?
Le projet sur lequel nous concentrons actuellement nos efforts consiste à développer un dispositif numérique nommé « fields » permettant à des contributeur.trices issu.es de la communauté scientifique d’effectuer des analyses de discours publics, puis d’en rendre les résultats accessibles à tous.tes – et bien plus encore.
Le produit le plus simple et directement accessible de ces analyses consistera en un score de compatibilité scientifique traduisant la compatibilité d’un discours quelconque avec la science telle qu’elle se fait, de par les faits ou données que celui-ci mobilise mais aussi, le cas échéant, de par les méthodes qu’il adopte et les conclusions qu’il en tire. Ce simple élément doit permettre d’aller au-delà des outils de fact-checking actuels, qui ne permettent de considérer que les faits mobilisés, et non les interprétations qui en sont proposées.
À terme, nous souhaitons adjoindre à ce dispositif une fondation permettant d’allouer des fonds à des projets de recherche scientifiquement pertinents mais ne pouvant pas ou plus être financés actuellement, fondation au sein de laquelle les contributeur.trices de fields disposeraient d’un important pouvoir de décision.
En tant qu’association dédiée à la défense et à la promotion de la pensée scientifique dans les espaces médiatiques, Science Publique est également susceptible d’intervenir dans les médias, d’organiser des événements , de produire des publications, ou de se livrer à toute autre activité servant sa raison d’être.
fields
Qu’est-ce que « fields » ?
« fields » est un dispositif numérique actuellement en développement, comprenant un site internet et un plug-in. Il vise à remplir trois fonctions principales :
– Associer des discours publics disponibles sur Internet à des instances (médias, entreprises, personnalités publiques, etc.) qui les ont soit produits, soit diffusés ;
– Permettre à des contributeur.rices issu.es de la communauté scientifique d’analyser ces discours à partir de leurs points de vue situés (discipline de référence, spécialités, orientations théoriques), et ce de manière relativement standardisée, grâce à un canevas semi-contributif.
Les analyses ainsi effectuées visent à évaluer la compatibilité des discours considérés avec les acquis de la science (compatibilité des faits mobilisés, des méthodes adoptées et des conclusions tirées), mais aussi à les caractériser sur un mode plus critique, en dégageant la nature de ces discours ainsi que, dans la mesure du possible, leurs présupposés ;
– Enfin, rendre accessible au grand public le résultat de ces analyses, selon plusieurs degrés de complexité, dont le plus simple est un score de compatibilité scientifique, notamment en présentant sur des pages dédiées les caractéristiques moyennes (score moyen ,caractéristiques les plus courantes, etc.) associées aux discours produits ou diffusés par différentes instances.
De manière à accroître la lisibilité du dispositif proposé, celui-ci comprendra des pages de définitions critiques, c’est-à-dire dont le but ne sera pas, comme c’est le cas dans des services de type « wiki », d’aboutir à une définition unique et consensuelle, mais de présenter une pluralité de perspectives sur un même objet, une même notion.
Le principe qui guide la construction de fields consiste à laisser autant d’autonomie que possible aux contributeur.trices tout en préservant l’accessibilité et la transparence du dispositif. Il ne s’agit donc pas pour nous d’imposer des normes a priori, mais de créer les conditions les plus favorables possibles au développement et à l’autorégulation d’une communauté de recherche.
À cette fin, nous entendons développer un canevas élémentaire visant à assurer la standardisation et la structuration nécessaires à la tenue du projet, mais ayant vocation à être enrichi, et le cas échéant réformé.
Une application ainsi que diverses fonctionnalités supplémentaires sont également à l’étude :
– La mise à disposition de ressources complémentaires, en particulier de type documentaire, ainsi que l’instauration de forums ou de feeds de discussion permettant un contact direct entre les chercheur.euses et le grand public ;
– Des fonctionnalités de type « réseau social », comprenant notamment une messagerie, des pages de profil et des fils d’actualités ;
– Des fonctionnalités de recherche web ou de suggestion de contenus, tirant parti des corpus d’analyses rassemblés pour orienter des utilisateur.rices vers des contenus plus pertinents au regard d’une perspective scientifique.
D’autres axes de développement sont également considérés, qui concernent le rôle de Science Publique, ses relations avec ses différents publics, avec différents ensembles institutionnels, ainsi que sa pérennité économique.
Quels sont les critères et procédures de recrutement des contributeur.trices ?
En cohérence avec le principe de fields consistant à laisser un maximum d’autonomie à ses contributeur.trices, le recrutement de ces dernier.ères est soumis à un unique impératif : qu’un jury de contributeur.trices tiré.es au sort considère à l’unanimité comme suffisante la capacité du.de la candidat.e à effectuer les contributions attendues, et que ce jury soit en mesure d’établir les domaines de compétence du.de la candidat.e, domaines qui détermineront les thématiques sur lesquelles il.elle sera susceptible d’être sollicité.e.
Science Publique se permet cependant de faire valoir au titre de critères de recrutement conseillés :
– L’effectuation d’une thèse dans une discipline des sciences fondamentales ;
– La publication d’au moins un article à caractère scientifique dans une revue à comité de lecture.
Toutefois, la capacité du.de la candidat.e à accomplir les tâches attendues reste laissée à l’appréciation du jury.
La capacité d’un.e contributeur.trice à accomplir ces tâches est d’ailleurs toujours susceptible d’être réévaluée par un jury tiré au sort, dans le cas où ses contributions feraient l’objet de signalements répétés, ou si des anomalies statistiques étaient repérées dans ses activités de contribution.
Comment l’impartialité des contributeur.rices est-elle assurée ?
Au sein de fields, l’impartialité des contributeur.rices désigne l’absence d’affectation de leurs activités d’analyse par d’éventuels conflits d’intérêts ou préférences personnelles qui viendraient perturber la manière dont ils mobilisent savoirs et méthodes scientifiques.
Nous entendons assurer cette impartialité grâce à cinq dispositions :
– D’abord, par une procédure d’admission qui sanctionne leur capacité à mobiliser cette perspective spécifique qu’est la science, ses méthodes, ses savoirs, ses notions, selon les domaines de compétence spécifiques qui sont les leurs, pour effectuer des analyses dont ni les critères ni les procédures ne dépendent de leurs intérêts ou préférences personnelles ;
– Indépendamment de cette procédure d’admission, par le fait que chaque contributeur.rice est tenu.e de remplir une attestation sur l’honneur dans laquelle il.elle : (i) s’engage à ne pas user de son statut pour favoriser une personne morale ou physique en raison d’intérêts économiques, d’affinités politiques ou nationales, de liens familiaux ou sentimentaux, ou de toutes autres relations ou intérêts communs ; (ii) s’engage à faire connaître à Science Publique, sans délai, toute situation constitutive d’un conflit d’intérêts ou susceptible de conduire à un conflit d’intérêts ; (iii) déclare n’avoir pas consenti, recherché, cherché à obtenir, ou accepté, d’avantage, financier ou autre, en faveur ou de la part d’une quelconque personne constituant une pratique illégale ou relevant de la corruption, directement ou indirectement, en tant qu’incitation ou récompense liée au présent projet ;
– Ensuite, par le recours au tirage au sort : les contributeur.trices ne choisissent pas les discours qu’on leur propose d’analyser – dans le cas où ils.elles souhaiteraient néanmoins en analyser un de leur propre initiative, l’analyse produite serait décomptée à part et signalée comme telle ;
– Par la multiplication des analyses d’un même discours, permettant de faire porter sur lui des perspectives diverses et complémentaires. Ici, il ne s’agit pas pour nous d’atteindre une pure neutralité de point de vue mais d’assurer, d’une part, la transparence des points de vue adoptés (disciplines, spécialités, écoles de pensée…), et d’autre part leur diversité, en multipliant les regards sur un même discours public ;
– Enfin, par le recours à l’examen par les pairs des contributions effectuées, comme c’est le cas au sein de la communauté scientifique elle-même – en l’occurrence, ce type d’examen est effectué par des jurys tirés au sort, et peut notamment avoir lieu à la suite de signalements ou de repérage d’anomalies statistiques.
Les contributeur.trices sont-ils.elles rémunéré.es pour leur travail ?
Les ressources financières dont nous disposons actuellement ne nous permettent pas d’assurer une rémunération aux contributeur.trices de fields, ou du moins pas en proposant au grand public un accès libre et gratuit aux ressources produites.
Cependant, l’un de nos objectifs à long terme est de parvenir à dégager des ressources suffisantes pour assurer une rémunération directe de nos contributeur.trices, tout en leur laissant la possibilité de réorienter les fonds acquis vers des projets de recherche scientifiquement pertinents mais faisant face à un manque de financements.
Les contributeur.trices peuvent-ils.elles être anonymes ?
Les profils contributeurs sont nominatifs mais peuvent être anonymisés. Nous avons choisi de laisser cette possibilité aux contributeur.trices afin de permettre la libre expression de celles et ceux.qui se verraient tenu.es à une réserve publique, par exemple en raison de leur activité professionnelle, ou qui souhaiteraient tout simplement préserver leur tranquillité.
Pour autant, les vérifications nécessaires sont effectuées lors de l’admission de tout.e contributeur.trice, et chaque profil contributeur reste caractérisé : par sa discipline scientifique de référence, ses domaines de spécialité, ainsi que ses affiliations à tel ou tel courant théorique.
En outre, le principe de l’examen par les pairs continue de s’appliquer aux activités de tout.e contributeur.trice après son admission, de telle sorte que les analyses qu’il.elle produit peuvent faire l’objet d’un examen par un jury tiré au sort en cas de signalements répétés ou de repérage d’anomalies par nos services.
Analyses
En quoi les analyses effectuées consistent-elles ?
Les analyses effectuées par les contributeur.rices comprennent pour l’essentiel deux parties.
Dans la première, elles visent à évaluer la compatibilité scientifique du discours considéré, au regard du domaine de compétence du.de la contributeur.rice. Cette évaluation concerne :
– Les faits ou les données mises en avant au sein du discours considéré ;
– Les méthodes employées pour tirer des conclusions de ces faits ou données,
– Les conclusions qui en sont issues.
Elle se traduit par un score de compatibilité scientifique allant de AAA jusqu’à F, déterminé par certains seuils qui reposent entre autres sur la distinction entre « approximations », « erreurs », « contresens » et « contresens graves ».
Leur seconde partie consiste ensuite en une analyse critique visant à établir la nature du discours considéré, ainsi que ses présupposés. Elle repose sur une arborescence comprenant certaines catégories génériques, et ayant vocation à être librement complétée par les contributeur.rices, qui ont la possibilité de proposer des catégories, soumises à validation auprès leurs pairs dont certains, tirés au sort, peuvent les confirmer, les infirmer ou en proposer d’autres versions.
Cette arborescence sera rendue publique après une phase de tests visant à en établir la pertinence et, le cas échéant, effectuer les ajustements nécessaires.
En quoi le « score de compatibilité scientifique » consiste-t-il ?
Le score de compatibilité scientifique fields est issu des analyses produites par ses contributeur.rices.
Il est le reflet de l’évaluation de la compatibilité d’un discours quelconque avec les données, les méthodes et les conclusions des différentes disciplines scientifiques des contributeur.rices impliqué.es.
Dans sa version actuelle, ce score comporte les sept niveaux suivants :

AAA – Discours scientifique fiable, émanant d’une source reconnue ; attitude conseillée : « confiance » ;
AA – Discours pleinement compatible avec une perspective scientifique ; vulgarisation bien réalisée ; attitude conseillée : « confiance prudente » ;
A – Discours compatible avec une perspective scientifique, restant approximatif mais ne présentant qu’un faible risque de comporter des contresens majeurs ; attitude conseillée : « confiance relative »
B – Discours globalement compatible avec une perspective scientifique, mais restant très approximatif et pouvant comporter des erreurs ou des contresens ; attitude conseillée : « méfiance relative » ;
C – Discours globalement incompatible avec une perspective scientifique, ou présentant des déficiences graves au niveau d’un des trois indicateurs de compatibilité scientifique (données, méthode, propos) ; attitude conseillée : « grande méfiance » ;
D – Discours incompatible avec une perspective scientifique, présentant des déficiences graves au niveau de deux des trois indicateurs de compatibilité scientifique (données, méthode, propos) ; attitude conseillée : « très grande méfiance » ;
F – Discours radicalement incompatible avec une perspective scientifique, présentant des déficiences graves au niveau de chacun des trois indicateurs de compatibilité scientifique (données, méthode, propos) ; attitude conseillée : « méfiance absolue ».
Comment les analyses sont-elles réalisées ?
Des discours sont proposés à l’analyse à des contributeur.trices en fonction de leurs disciplines de référence, de leurs spécialités, et des orientations théoriques ou écoles de pensée auxquelles ils.elles se rattachent.
Ces propositions sont effectuées de manière à maintenir un équilibre entre, d’une part, la maximisation de la diversité des regards portés sur les discours à analyser, et d’autre part le maintien de la compatibilité entre les thématiques concernées et les domaines de spécialité des contributeur.trices.
Ces dernier.ères sont libres d’accepter ou de refuser de se livrer à une analyse de tout discours qui leur est proposé, et ils.elles peuvent motiver leur refus, par exemple par l’inadéquation entre leurs compétences et les thématiques concernées.
Quels sont les discours ou types de discours susceptibles d’être analysés ?
Tout type de discours peut être proposé à l’analyse des contributeur.trices dès lors qu’il est accessible par un lien internet et qu’il a été tenu publiquement, ou rendu public sans que sa diffusion ne contrevienne à aucune disposition légale.
En pratique, on privilégiera des discours fortement médiatisés, émanant d’institutions ou de personnalités publiques.
Le nombre des discours accessibles en ligne est immense et sans cesse croissant. Comment les analyses réalisées peuvent-elles prétendre à une portée générale ?
Il est exact que le nombre des discours susceptibles d’être analysés dans le cadre fourni par fields, ainsi que la vitesse à laquelle ils sont produits, sont bien trop grands pour qu’en soit effectuée une analyse exhaustive – et ce d’autant plus que plusieurs analyses, émanant de scientifiques issu.es de différentes disciplines, devraient être attendues pour chacun de ces discours.
Toutefois, le nombre des instances (médias, entreprises, personnalités publiques, etc.) produisant ou diffusant des discours accédant à une certaine publicité, est quant à lui beaucoup plus réduit.
Ainsi, dans la mesure où notre objectif n’est pas de permettre une analyse de tous les discours publics disponibles, ni d’en effectuer une analyse en temps réel, il nous suffit d’en analyser un nombre relativement restreint, dont les caractéristiques courantes peuvent ensuite être rapportées, avec plus ou moins de confiance, aux discours issus de telle ou telle instance en général. À chaque utilisateur.rice incombe alors la responsabilité d’interpréter les informations qui lui sont proposées.
Quelle est la durée moyenne d’une contribution ?
Le temps passé par un.e contributeur.rice sur un discours est variable, puisqu’il dépend de sa forme (écrite ou audio/vidéo), de sa nature, de sa complexité, ainsi que de différents facteurs particuliers à chaque contributeur.rice.
Notre objectif actuel est de parvenir à une durée moyenne d’analyse de quinze minutes, en jouant sur différents leviers, tels que la longueur des discours sélectionnés, l’implantation d’outils accroissant leur lisibilité, ainsi que l’ergonomie de l’interface de contribution. Les retours de nos contributeur.rices nous seront essentiels pour affiner cet objectif.
Comment les discours à analyser sont-ils choisis ?
Les discours à analyser sont librement proposés par les utilisateur.rices et par les contributeur.trices. Ils peuvent également l’être par des membres de notre équipe. Dans ce dernier cas, deux critères sont retenus : celui de leur degré de médiatisation, et celui de leur pertinence au regard des modalités d’analyse adoptées, qui se prêtent peu à certains types de discours, comme par exemple les discours de type poétique.
Un.e contributeur.trice peut-il-elle analyser un discours qu’il.elle a lui.elle-même proposé ?
C’est possible, mais l’analyse qu’il.elle en aura effectué ne sera alors pas prise en compte de la même manière que les analyses proposées par tirage au sort. De manière générale, les analyses de discours effectuées par les contributeur.trices de leur propre chef, en-dehors du système de randomisation, sont signalées comme telles afin de prévenir les utilisateur.trices de leur possible partialité.
Questions générales ou théoriques
Quel est l’intérêt de votre proposition, comparée à un service de fact-checking ?
Le développement de fields trouve pour une large part son origine dans le constat que les dispositifs de fact-checking actuels restent impuissants à atteindre l’objectif général qui leur est assigné, à savoir définir un périmètre de vérité au sein duquel un débat public sain est susceptible d’avoir lieu. Nous voyons trois causes principales à cet échec.
La première cause de l’échec des services de fact-checking doit à notre sens être cherchée dans leur incapacité à accroître l’autonomie de leurs publics.
Dans un contexte de défiance comme celui que nous connaissons actuellement, le fact-checker n’est jamais qu’un acteur médiatique parmi d’autres, dont il n’est pas évident qu’il soit plus digne de confiance qu’une autre.
Or ces services ne peuvent que renseigner leurs publics en leur demandant de leur accorder leur confiance, sans véritables garanties, et sans aucunement accroître leur capacité à s’emparer par eux-mêmes des discours auxquels ils sont quotidiennement confrontés et à se constituer des savoirs fiables par eux-mêmes.
En somme, ils ne peuvent ni offrir à leurs publics des garanties justifiant de leur faire confiance, ni leur permettre de se passer de garanties en accroissant leurs capacité à s’emparer des flux d’informations auxquels ils sont confrontés. Aussi ne peuvent-ils qu’échouer à convaincre les publics qui ne sont pas par avance convaincus par eux.
La seconde cause tient ensuite au tragique déséquilibre entre les efforts requis par la démonstration, dans le détail, du caractère mensonger ou trompeur d’un discours, et la facilité, l’économie de moyens avec lesquelles il est possible de produire et de diffuser un tel discours, aujourd’hui plus que jamais.
L’analyse de discours médiatiques sous sa forme classique, comprenant l’identification des biais, des figures rhétoriques, des procédés de manipulation, etc., fait d’ailleurs face au même problème, avec les mêmes conséquences.
Du fait de ce déséquilibre, le fact-checking est condamné non seulement à être en retard, mais à être continuellement submergé et à rester marginal dans une immensité médiatique qui, sous sa forme actuelle, favorise les discours outranciers, succincts et simplificateurs.
Cet obstacle ne nous semble pas être une fatalité, mais requiert pour être surmonté de mettre en place des dispositifs de standardisation et de systématisation permettant une certaine cumulativité des analyses. C’est ce que nous nous proposons de faire, notamment en associant les discours publics analysés aux instances qui les ont soit produits, soit diffusés, et en rendant les analyses produites accessibles dans leur globalité.
Quant à la troisième cause, qui est aussi la plus profonde, elle est que ces dispositifs, par nature, ne peuvent agir sur le terrain de l’interprétation, puisque précisément ils conduisent à ne rechercher le vrai que dans le « factuel », et reposent sur un rejet de l’activité même d’interprétation, toujours suspecte de comporter l’un ou l’autre « biais ».
Or c’est bien le domaine de l’interprétation qui reste le véritable lieu du débat. En effet, non seulement rien n’empêche que des faits exacts soient sélectionnés, interprétés, et mis au service de tel ou tel récit, mais nous n’avons même jamais accès à de purs faits : seulement à des faits selon un point de vue déterminé, et au sein de certains cadres interprétatifs.
Ces cadres, nous ne pouvons nous en passer, car nous vivons en eux, à travers eux. De la même manière que nous ne parlons pas « en général », mais nécessairement dans une langue déterminée, nous ne pensons pas « en général », pas plus que nous ne n’agissons « en général », mais au sein de certains cadres institués, largement hérités – cadres pouvant être par exemple de nature technique, juridique, ou encore artistique, pouvant aussi se rapporter à un certain corps de métier, à une religion, à des croyances, à des traditions, ou encore consister en une certaine manière de produire des savoirs, quelle que soit leur nature – technique, scientifique, religieuse, etc. Dit autrement, nous n’avons pas accès à une pure factualité, libre de tout « biais », mais seulement à une réalité interprétée.
L’enjeu n’est donc pas seulement, ni même d’abord, d’établir un partage entre des « faits » et des « non-faits », mais de mettre au jour ces cadres inapparents sur lesquels reposent tous les discours auxquels nous sommes collectivement exposé.es, de manière à donner à chacun.e les moyens de mieux comprendre ces discours, dans leur profondeur, dans leurs présupposés, et d’agir en conséquence.
Dès lors que nous ne pouvons échapper à l’interprétation, plutôt que de chercher un terrain commun qui en serait indépendant, il nous faut collectivement connaître et maîtriser la manière dont nous interprétons la réalité, acquérir des capacités critiques minimales nous permettant d’identifier et de comprendre dans leur relativité, les différentes manières dont, individuellement et collectivement, nous concevons et dans une certaine mesure produisons notre réalité, qu’elle soit matérielle ou symbolique.
C’est à cette condition, que nous pourrons accroître notre autonomie individuelle et collective, rendre nos sociétés plus justes, et nous mettre en capacité de prendre en charge les enjeux écologiques et sociaux de notre temps.
Il est donc tout aussi absurde de chercher à adopter un point de vue « neutre » que de prétendre parler avec les mêmes mots toutes les langues possibles. Le nier ne peut conduire qu’à se voiler la face sur sa propre absence de neutralité, à se dissimuler ses propres « biais », ses propres dogmatismes, et finalement les imposer à autrui.
Du reste, dans les sciences de la nature comme dans les sciences sociales, c’est bien la caractérisation du point de vue de l’observateur.rice qui constitue une étape préalable à la production de tout savoir, tandis que la quête naïve d’un observateur prétendument neutre y est depuis longtemps rejetée.
À une telle prétendue neutralité, nous préférons la transparence et l’élucidation des points de vue.
Par là, nous ne voulons bien entendu pas suggérer que le fact-checking serait inutile : plutôt qu’il est inopérant seul et nécessite d’être complété par d’autres dispositifs.
Ces derniers doivent à notre sens conjuguer des savoirs et des normes scientifiques, avec une approche critique : en l’occurrence, avec un effort d’élucidation des présupposés de tel ou tel discours, c’est-à-dire des savoirs, croyances, représentations, ou tous autres éléments qu’il tient pour réels ou vrais, et qui rendent ce discours possible ou qui sont impliqués par lui.
Le fact-checking apparaît alors comme le premier échelon d’une analyse de discours, échelon auquel sont adjoints, selon une pluralité de perspectives issues de disciplines scientifiques diverses :
– Un examen de la compatibilité scientifique du discours considéré (comportant l’établissement d’un score global) ;
– Une analyse critique des présupposés de ce discours ;
– La mise à disposition de ressources approfondies fournies par les contributeur.rices, ainsi que la possibilité d’entrer en contact avec ces dernier.ères ;
Cet ensemble offrant à chaque utilisateur.rice les moyens de l’accroissement de ses capacités, en toute autonomie, au sein d’une communauté dédiée.
Qu’appelez-vous « autonomie » ?
Nous appelons « autonomie » la capacité d’une personne ou d’un groupe à orienter son existence selon des principes et des buts choisis par elle.lui, et non imposés ou simplement hérités.
Il nous apparaît crucial, afin de servir au mieux les objectifs que se donne Science Publique, de distinguer autonomie individuelle et autonomie collective.
En effet, jamais peut-être n’avons-nous été aussi libres individuellement d’orienter nos vies comme nous l’entendons. Jamais nous n’avons eu à notre disposition des connaissances plus fines et plus complètes sur le monde matériel, sur notre planète, sur les sociétés et les cultures humaines. Et pourtant, notre impuissance à engager collectivement une action résolue pour limiter les conséquences de la catastrophe écologique actuelle, c’est-à-dire à nous organiser pour résoudre un problème aussi élémentaire et consensuel que celui de notre propre survie, ne cesse d’être un sujet d’étonnement.
Cette situation paradoxale, caractérisée par une frappante impuissance collective, nous la comprenons comme le produit d’un accroissement de notre autonomie individuelle au détriment de notre autonomie collective.
Nous sommes aujourd’hui relativement libres au plan individuel, et même souvent lucides, mais nous subissons une organisation sociale, des croyances, des normes aveuglément héritées ou imposées, que nous sommes pour l’heure collectivement incapables de réformer.
Cette impuissance n’est cependant pas une fatalité, et n’est d’ailleurs pas constante au cours de l’histoire. L’accroissement de notre autonomie collective est possible et nécessaire. C’est à cet accroissement que nous entendons contribuer, en favorisant l’intégration du régime de vérité scientifique et de la communauté scientifique elle-même à nos espaces médiatiques, intégration qui nous apparaît comme une condition indispensable à cet accroissement.
Qu’appelez-vous « régime de vérité » ?
Nous appelons « régime de vérité » une certaine manière collectivement partagée d’établir ce qui est vrai.
Par exemple, un régime de vérité de type religieux consiste à établir la vérité par le contact avec le divin ou en relation avec le divin – par exemple au travers d’une révélation, dans des textes sacrés, dans des signes, dans des préceptes, ou même dans une manière pieuse d’éprouver le doute.
En tant qu’individus, et a fortiori en tant que groupes, nous adoptons plusieurs régimes de vérité à la fois, qui interagissent entre eux.
Le régime de vérité scientifique, que Science Publique entend promouvoir, peut se décliner en multiples normes de constitution de savoirs, correspondant à diverses disciplines scientifiques. Cependant, il est possible de le caractériser dans son unité, en cela qu’il implique une conception de la vérité comme toujours relative à tel ou tel mode de constitution de savoirs, et valable parce que relative, parce que s’intégrant à un certain cadre, et non pas existant en général ou de toute éternité.
Une confusion trop courante consiste ainsi à projeter sur les savoirs scientifiques les mêmes attendus que ceux qui s’appliquent aux savoirs techniques, dont on attend qu’ils soient certains et opérationnels. En exigeant ainsi abusivement des savoirs scientifiques qu’ils puissent se traduire immédiatement en certitudes et en capacités prédictives, non seulement on fait de la science une servante de la technique, la niant dans ses normes et dans son autonomie, mais en outre on l’ampute de ses branches qui, soit de par la nature de leurs objets, soit de par leur état d’avancement, ne sont pas en mesure de produire des savoirs pouvant être traduits en certitudes ou en prédictions, à commencer par les sciences sociales.
Ce faisant l’on se prive de ressources qui nous permettraient de mieux nous comprendre nous-mêmes, de comprendre autrui, ainsi que nos sociétés et leurs enjeux. C’est aussi pour remédier à cette situation que l’action de Science Publique nous apparaît indispensable, à commencer par la mise en place de fields.
Qu’appelez-vous « critique » ?
Nous appelons « critique » une démarche d’analyse présentant les caractéristiques suivantes :
– Elle porte sur un objet à caractère social ou culturel (un discours, une pratique, un savoir, une norme, une institution, une chose, etc.) ;
– Elle vise à élucider ce que cet objet requiert pour exister, et ce que son existence implique (en termes de croyances, de représentations, de modes d’organisation, de savoirs, de pratiques, etc.) ;
En outre, une critique bien menée doit s’appuyer sur une pratique réflexive, visant à élucider les présupposés de son auteur.rice et à caractériser son point de vue, de manière à prendre ses distances vis-à-vis des évidences non-interrogées qui pourraient le conduire à une vue partielle ou erronée de son objet.
Et c’est précisément l’activité de critique elle-même qui permet d’engager une telle démarche, puisque de la même manière qu’il nous faut mettre à distance un objet pour le voir distinctement, il nous faut connaître et comprendre d’autres perspectives pour connaître et comprendre celle qui est la nôtre a priori et qui nous est ainsi la moins apparente.
Cette activité joue donc un rôle crucial au sein de tout régime démocratique.
D’abord parce qu’elle est la pratique qui par excellence permet au dialogue et au débat de ne pas se réduire à un affrontement stérile entre les tenant.es de deux points de vue uniquement soucieux.ses de s’imposer au détriment de l’autre, en cela qu’elle permet une caractérisation des différents points de vue en jeu, des présupposés sur lesquels ils reposent et de leurs implications. Or s’il est souvent difficile de s’accorder sur la pertinence de l’un ou l’autre point de vue, il est en revanche bien plus aisé de s’accorder sur la nature et les implications de tel ou tel point de vue. Ce n’est que sur la base d’une telle élucidation que les prises de position en présence peuvent devenir lisibles, et qu’un véritable dialogue est possible.
Ensuite nous avons besoin de cette pratique, plus généralement, pour nous comprendre nous-mêmes, ainsi que la réalité que nous produisons, par nos actions, par nos institutions, par nos réflexes, par tout ce qui nous semble évident et ne l’est pourtant pas, de manière à prendre des décisions en connaissance de cause, sans rester prisonnier.ères de nos dogmatismes et de nos habitudes.
Nous avons besoin d’elle, en somme, pour accroître notre autonomie, aussi bien individuelle que collective.
Qu’appelez-vous « science » ?
Nous appelons « science » une manière spécifique de produire des savoirs s’étant progressivement développée au cours des trois derniers millénaires et présentant les caractéristiques suivantes :
– Elle vise à produire des savoirs déterminés (et ne se contente donc pas de savoirs flous ou allusifs) ;
– Elle vise à produire des savoirs systématiques (et n’admet donc pas de savoirs contradictoires entre eux) ;
– Elle vise à produire des savoirs ayant la portée la plus étendue possible (sans nier a priori la pertinence de savoirs locaux, elle s’efforce soit de les étendre, soit de les intégrer à des savoirs de portée plus générale) ;
– Elle s’accompagne d’une réflexion sur elle-même et sur ses différentes modalités d’administration de la preuve ;
– Elle laisse toujours ouverte la possibilité d’une remise en cause et d’une réforme de ses savoirs acquis, ainsi que de ses propres cadres interprétatifs.
Il nous faut par ailleurs souligner que la science et son régime de vérité n’appartiennent pas en propre à la communauté restreinte des scientifiques. Ils ont infusé dans notre culture, dans notre langage, nos représentations, nos modes d’organisation, de telle sorte que leur marginalisation n’affecte pas uniquement les chercheur.euses de manière isolée, mais bien nos sociétés dans leur ensemble.
De quelles disciplines scientifiques les contributeur.rices peuvent-ils.elles se réclamer au sein de l’interface de contribution ?
Dans un souci de prudence, et afin d’assurer à fields une robustesse minimale, nous avons fait le choix de restreindre, au moins dans les premiers temps de son existence, les disciplines scientifiques admises en son sein. Pour ce faire, nous avons adopté deux critères :
– Le premier est l’appartenance de ces disciplines aux sciences dites « fondamentales », c’est-à-dire par lesquelles sont produits des savoirs pertinents n’étant pas destinés à être immédiatement mis au service de fins particulières, comme le sont au contraire ceux des sciences dites « appliquées », qui servent des objectifs pratiques.
Il nous apparaît en effet qu’une qualification dans l’un ou l’autre domaine des sciences appliquées, tels que les sciences de l’ingénieur ou la médecine, ne sanctionne pas tant une capacité à produire des savoirs à caractère scientifique, qu’une capacité à produire et maîtriser des savoirs de nature technique compatibles avec des savoirs scientifiques, relevant quant à eux davantage de disciplines des sciences fondamentales comme la physique, la chimie ou la biologie.
Par là, nous ne nions pas a priori la capacité des ingénieurs ou des médecins à comprendre ce qu’est la science ou à maîtriser son régime de vérité, mais nous affirmons que nous ne pouvons prendre la responsabilité d’en préjuger.
– Le second critère est celui de l’homogénéité des résultats. Il nous conduit en particulier à écarter la science économique, là encore au moins dans un premier temps, en raison des écarts parfois considérables qui se rencontrent en son sein, aussi bien dans les conceptions de ses théoricien.nes que dans leurs préconisations.
Il n’en reste pas moins qu’à terme, notre volonté est de laisser à la communauté des contributeur.rices la plus grande liberté dans l’admission de ses membres. Le but de ces restrictions est de préserver la cohérence et la relative simplicité de la première mouture de fields, afin de mieux en observer les éventuelles défaillances et d’effectuer plus aisément les ajustements nécessaires.
Les analyses réalisées sont-elles de nature scientifique ? Quelle est leur fiabilité ?
Il serait présomptueux de notre part d’affirmer que les analyses effectuées sont à caractère scientifique, et ce pour deux raisons. La première est qu’elles ne sauraient être élaborées avec la même rigueur que celle qui caractérise la production de savoirs scientifiques, sous peine d’alourdir excessivement le processus de contribution. La seconde raison est que ces analyses sont réalisées de manière individuelle, en amont des processus de vérification par les pairs qui sanctionnent la validité des résultats scientifiques.
Cependant, elles n’en sont pas moins informées par les savoirs scientifiques des contributeur.trices qui les effectuent, et grâce à leur multiplication, à la caractérisation des points de vue exprimés, ainsi qu’à l’évaluation collective des contributions de chacun.e, nous voulons croire que le travail d’analyse effectué tend dans son ensemble vers une certaine scientificité, et qu’il est légitime d’accorder à ses conclusions un certain crédit.
Ainsi, quelle que soit la valeur des analyses présentées, nous encourageons vivement nos utilisateur.rices à ne pas partir du principe qu’elles sont absolument fiables, mais plutôt à les mobiliser pour nourrir une réflexion personnelle. Notre projet n’est pas de servir une vérité toute prête à un public passif, mais bien d’accroître la capacité de chacun.e à se constituer de manière autonome des savoirs pertinents. Les analyses produites au sein de fields ont vocation à servir ce but, de même que les autres ressources mises à disposition par Science Publique de manière libre et gratuite.
Votre projet n’accorde-t-il pas à la pensée scientifique une trop grande confiance ? Ne versez-vous pas dans un certain scientisme ?
Le scientisme est une manière de penser la connaissance qui fait des sciences, voire des seules sciences expérimentales, les seules modalités valables de constitution de savoirs, les seules permettant d’accéder à des savoirs « véritables », à l’exclusion de toutes les autres.
Considérant la nature du projet porté par Science Publique, il est légitime de s’interroger sur les relations qu’il pourrait entretenir avec une telle conception – dogmatique – de la science, comme permettant de produire des savoirs certains et universellement supérieurs à tous les autres.
Cette conception n’est cependant pas la nôtre – ce en quoi nous ne faisons d’ailleurs preuve d’aucune originalité, puisqu’il n’est rien de plus banal que de dénoncer le scientisme comme reposant sur une idée fausse de ce que sont la science et les savoirs qui lui sont afférents.
En effet, comme en font quotidiennement l’expérience celles et ceux qui les produisent, les savoirs scientifiques n’ont nullement vocation à être des savoirs certains, mais sont au contraire des hypothèses, toujours susceptibles d’être abandonnées au profit d’autres, plus robustes et plus cohérentes entre elles.
Cette exigence de certitude s’applique cependant à la plupart des savoirs techniques, et se voit bien souvent transmise aux savoirs scientifiques sur lesquels ils reposent, suscitant ainsi de nombreux malentendus.
Non seulement nous n’avons aucunement la prétention de diffuser des savoirs certains, mais il n’est pas question pour nous de nier la pertinence de modes non-scientifiques de constitution de savoirs, tels que les modes technique, religieux, artistique, juridique, ou même mythique.
Pas davantage ne prétendons-nous que l’ensemble des problèmes que l’humanité rencontre pourraient être réglés grâce à la science. Ni le réel, ni nos vies, ni aucun enjeu politique ne sauraient être réduits à l’image que les sciences en donnent.
Pour autant, nous sommes convaincu.es que la science a aujourd’hui un rôle majeur à jouer face à la confusion qui gagne actuellement nos espaces médiatiques.
Cette confusion, en effet, nous l’attribuons à la conjonction de deux facteurs :
– Un affaiblissement de l’influence du régime de vérité scientifique au sein de nos espaces médiatiques, y compris dans ses dimensions les plus élémentaires, qui sont souvent associées au « raisonnement » en général, mais qui n’ont rien de « général » ;
– L’apparition d’innovations technologiques dont l’utilisation a provoqué l’apparition de zones médiatiques nouvelles, non-régulées, qui sont devenues le terrain d’une lutte entre différents acteurs pour leur maîtrise, leur exploitation, ainsi que celle de leurs publics.
De cette conjonction découlent, dans l’ensemble, une domination croissante des discours les plus puissants et les plus séduisants, ainsi que des acteurs qui les portent, en même temps que se développent des techniques inédites de production de la réalité (de nos images du monde, de nos réalités vécues) dont l’utilisation échappe souvent à tout contrôle.
À cet égard, le rôle que la science et ses représentant.es peuvent jouer, est double :
– D’une part, définir collectivement un espace de vérité, aux limites floues et pouvant toujours être discutées, mais au sein duquel le débat public est possible, car ses termes sont posés ;
– D’autre part, rendre accessibles un ensemble de ressources (savoirs, savoirs-faire, analyses, etc.) dont la plus importante n’est pas tel ou tel corpus de savoirs, mais le régime de vérité scientifique lui-même, ce rapport à la vérité qui permet de la comprendre dans sa relativité sans pour autant la dévaloriser, qui permet de comprendre qu’une affirmation n’est pas vraie « en général », ni « dans l’absolu », mais toujours selon une certaine perspective.
En somme, la science peut et doit jouer un rôle politique dans un régime démocratique : celui d’une instance de référence qui doit s’efforcer de rester indépendante de la politique, sans pour autant oublier qu’elle ne l’est jamais véritablement. C’est alors bien en se développant de manière autonome, selon ses propres normes et ses propres buts, que la science peut jouer pleinement son rôle, et contribuer à l’autonomie de la société tout entière. Et c’est pourquoi il est si dangereux de soumettre la recherche scientifique à des impératifs de rentabilité ou aux attentes d’acteurs privés, comme on tend à le faire aujourd’hui.
Nous ne suggérons donc en aucune façon que nos décisions, individuelles ou collectives, devraient être prises « scientifiquement », mais nous affirmons avec force que la prise en compte de la science et de ses acquis à nos prises de décision est plus que jamais nécessaire, et que les plus vifs efforts doivent être entrepris pour les sortir de la marginalité médiatique où ils sont actuellement tenus.
C’est à cette fin que nous avons conçu fields.
Science Publique vise-t-elle à instaurer une forme de « pensée unique » ?
Il ne s’agit pas, ni pour nous ni pour les contributeur.rices de fields, de produire des jugements de valeur.
Notre but n’est pas de promouvoir ou de disqualifier certains discours publics, mais seulement de permettre la description et l’analyse de discours médiatisés, dans les rapports qu’ils entretiennent à la science et, autant que faire se peut, dans leurs présupposés.
Libre à chacun.e, par la suite, de les valoriser ou de les dévaloriser en fonction de la valeur qu’il accorde à la perspective que porte la science sur la réalité, et de la confiance qu’il.elle place dans la communauté de nos contributeur.rices.
Certes la science permet de juger de la pertinence d’une proposition, au regard de l’image du monde qu’elle s’est laborieusement construite, par remises en causes successives. Mais elle permet également de rendre visibles d’autres perspectives, souvent minoritaires, contre les dogmatismes dominantes.
Dans les deux cas, elle joue le rôle qui doit être le sien au sein d’une démocratie : un rôle non pas directement politique, mais qui (s’il est bien accompli) permet au politique lui-même d’exister, et l’empêche de se réduire à un pur affrontement, à des arrangements et à des luttes d’influence.
Notre proposition ne vise donc pas, répétons-le, à imposer le regard scientifique comme seul valable, à l’exclusion de tous les autres. Il n’est pas question pour nous d’imposer un regard, mais de lutter pour que la pensée scientifique parvienne à exister dans nos espaces médiatiques, au sein desquels elle est aujourd’hui largement marginalisée.
Le dispositif « fields » requiert-il l’adoption d’un même socle épistémologique par l’ensemble de ses contributeur.trices ?
Lors de la constitution d’un dispositif tel que fields, se pose très tôt le problème des critères épistémologiques régissant les analyses effectuées, c’est-à-dire des normes de constitution de savoirs et de la théorie de la connaissance, implicite ou explicite, sur lesquelles elles reposent.
Quelle serait la nature de ces critères ? Peuvent-ils être divers ? Reposent-ils sur un socle partagé ? Comment les définir ? Quelle unité pourraient-ils bien présenter ?
Or ce problème apparaît rapidement insoluble : en effet, en vertu de quelle discipline de référence établir de tels critères ? selon quelle école de pensée à l’exclusion de toutes les autres ? de quel droit les définir, et a fortiori les imposer ?
C’est pourquoi l’approche que nous avons choisie, et qui est à notre sens la seule rendant possible un projet tel que fields, consiste précisément à ne pas définir de tels critères, mais à laisser les contributeur.trices, en tant que scientifiques, employer les leurs, comme c’est normalement le cas au sein de la communauté scientifique elle-même.
À cette fin, trois conditions doivent être strictement préservées :
– La transparence,notamment en ce qui concerne le statut des contributeur.rices, leur(s) discipline(s) de référence, leurs domaines de spécialité, les écoles de pensée auxquelles ils.elles se rattachent ;
– La plasticité de l’interface, et en particulier des catégories d’analyse ;
– Enfin, la possibilité de l’évaluation par les pairs, portant aussi bien sur les analyses produites que sur les catégories elles-mêmes.
Ce faisant, nous espérons faire émerger un espace au sein duquel la production de savoirs scientifiques, dans sa diversité, dans l’expression de ses éventuelles contradictions, dans ses complémentarités, sera libre de s’exprimer selon ses propres normes, selon ses propres temporalités, sans avoir à se plier à celles de telle ou telle institution médiatique.
Son but ne saurait être de fournir des jugements de valeur prêts à l’emploi et crédités d’une « valeur scientifique » qui les soustrairait à toute contestation, mais de rendre accessibles des caractérisations critiques de discours, c’est-à-dire de leurs caractéristiques, apparentes ou inapparentes, dans un souci d’accroissement de leur transparence et de leur lisibilité. Car ce n’est qu’au terme d’une caractérisation de ce type que, dans un second temps, il deviendra possible à chacun.e de se constituer ses propres jugements, de la manière la plus libre, la plus autonome, et autant que possible en connaissance de cause.